surgeons Christopher Furlong/Getty Images

La chirurgie pour tous

BOSTON – Lors d’un voyage récent en Inde, j’ai hélé un pousse-pousse sur lequel pédalait, je l’ai vite constaté, par un homme s’est fait frapper par une automobile tout en négociant les rues bondées de New Delhi. Même s’il s’était arrangé pour obtenir un médicament d’un pharmacien pour soulager la pénible douleur — probablement parce que la jambe était fracturée — il n’avait ni le temps ni l’argent pour aller consulter un chirurgien.

Cette sorte de calculs tragiques est plus que courante. La Commission mondiale Lancet sur la chirurgie estime que plus de cinq milliards de personnes — presque 70 % de la population mondiale — n’ont pas accès à une anesthésie et des soins chirurgicaux sécuritaires et abordables, pendant que 33 millions de personnes sont aux prises avec des frais médicaux démesurément élevés. Évidemment, les plus démunis en sont les premières victimes : près de 35 % de l’humanité habite des pays à faible revenu, pourtant on n’y compte que 3,5 % de toutes les interventions chirurgicales.

Les Nations Unies ont déclaré que le financement est un objectif mondial qui demeure l’un des plus grands obstacles à l’atteinte de la couverture sanitaire universelle. Or, aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’une des meilleures façons pour que les autorités publiques puissent assurer le financement nécessaire pour élargir la couverture serait de rendre les chirurgies beaucoup plus accessibles.

Les problèmes de santé qui nécessitent une intervention d’urgence – comme les blessures des accidents de circulation et les complications d’une grossesse – sont parmi les principales causes de mortalité et d’invalidité dans les pays à faible et moyen revenu. Or, les problèmes de santé non soignés ou sous-traités nécessitant une chirurgie nuisent aussi à la productivité économique. Par exemple, l’étude du Lancet a estimé que le fait de ne pas améliorer les soins chirurgicaux dans les pays en développement se traduirait par 12 300 milliards $ de pertes de production économique d’ici 2030. Et en laissant aller leurs capacités chirurgicales établies, les pays à revenu moyen pourraient même amoindrir les gains économiques réalisés, soustrayant au taux de croissance annuelle totale du PIB environ 2 points de pourcentage.

Pour bien des dirigeants, la perception répandue est que la prestation de soins chirurgicaux n’est pas viable ou trop coûteuse. Devant des choix budgétaires difficiles, les autorités publiques ont souvent à favoriser des programmes de lutte aux maladies infectieuses et chroniques, laissant en plan les personnes comme mon conducteur de pousse-pousse.

Mais des éléments de plus en plus nombreux laissent croire que ces vues sont mal avisées. Lorsque les chercheurs de la faculté de médecine de l’Université Harvard ont analysé des interventions chirurgicales dans les pays à faible et moyen revenu, ils ont constaté un décalage étonnant entre les hypothèses économiques et la réalité. Ils ont ainsi calculé que les budgets dépensés en césariennes et en arthroplasties sont plus rentables que les sommes dépensées dans l’administration des soins pour le VIH ou les maladies coronariennes.

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Certes, il faut aussi s’occuper des maladies chroniques et infectieuses ; les réseaux de santé ne peuvent être restructurés instantanément, et il ne s’agit certainement pas de négliger ceux qui reçoivent des traitements non chirurgicaux. Mais les réformes qui consacreraient davantage d’attention sur l’importance de la chirurgie amplifieraient la productivité économique et contribueraient à créer un réseau de santé plus équitable pour tous.

En premier lieu, les ministères de la Santé et les associations médicales doivent officiellement reconnaître que l’anesthésie et les soins chirurgicaux constituent un volet essentiel de la couverture sanitaire universelle. Pour ce faire, les prestataires de soins devront améliorer leurs procédures de saisie et d’analyse des données sur les issues cliniques des interventions chirurgicales, qui rendraient plus visibles la mortalité et la morbidité et responsabiliseraient davantage les intervenants. Les décisions sur le mode de déploiement des services doivent se faire sur la base des principaux indicateurs de la commission Lancet à savoir la « capacité d’intervention en cas d’urgence », la « prestation » et les « retombées » des soins chirurgicaux.

Ensuite, pour mutualiser les risques et prévenir les dépassements de coûts, les pays qui envisagent d’adopter des politiques de couverture universelle doivent intégrer les soins chirurgicaux aux régimes à financement public. Même si une partie du financement de pour élargir l’accès aux services de chirurgie peuvent provenir des impôts, les prestataires de soins de santé devraient également explorer d’autres modes innovateurs de financement – comme les « modèles dejustice sociale », où les patients paient les frais selon leurs moyens.

Finalement, pour optimiser l’emploi des ressources et accroître la capacité des interventions chirurgicales, les hôpitaux doivent étudier la répartition des tâches, où des dossiers médicaux non urgents sont attribués à des infirmiers auxiliaires et des adjoints médicaux. Parmi les stratégies à long terme on retrouve aussi l’investissement accru dans l’enseignement de la médecine pour augmenter le nombre de médecins et de chirurgiens.

Les formidables progrès économiques réalisés dans beaucoup de pays en développement ces dernières décennies sont en grande partie le résultat de populations dynamiques, jeunes et audacieuses. L’une des meilleures façons de maintenir la croissance et le développement consiste à assurer l’accès à des soins de santé sûrs et abordables – y compris la chirurgie. Le coût de prestation des soins est peut-être élevé, mais le coût de ne pas en donner est encore plus élevé.

Traduit de l’anglais par Pierre Castegnier

https://prosyn.org/O2ZYXhbfr